mes journées rythmées de week end se poursuivent à avernes   « le week end en normandie » ne répond pas à la précision de mon père m’interrogeant sur le lieu   c’est en normandie   en dehors de paris   prendre le train de montparnasse   — penser à y saluer henri miller qui attend qu’un ami lui paie ses consommations du jour —   s’arrêter à l’aigle   on vient t’y chercher   c’est proche de tourouvre et jouxte l’abbaye de la trappe et sa caisse enregistreuse à écran tactile   je suis incapable de situer autrement avernes   je ne sais pas s’il est aussi là en semaine ou s’il ne sort des brumes d’avalon que le week end

c’est un lieu de quiétude   sans autre chose à faire qu’allumer le feu lire écrire ou cuisiner   et écouter les histoires de famille de ta famille racontées par tes sœurs et ta mère   qui reçoivent ma présence avec bienveillance   une famille paradoxale   qui date d’après mes premiers souvenirs   quand ma famille génétique a des souvenirs de moi antérieurs à moi   je n’ai pas de mystère pour eux   ce sont eux qui me racontent des histoires de moi

c’est troublant d’en apprendre tous les jours sur son compte lorsqu’on se désire spontané   que quoi que l’on fasse rien ne surprenne   que tout semble avoir été donné à lire dès les premières années   que j’aie déjà tout dit   j’ai brûlé mon crédit d’étonnement auprès d’eux   je lis dans leurs yeux qu’ils connaissent déjà la fin de l’intrigue sans besoin de la révéler   l’attention s’arrête le jour où la parole des besoins jaillit de l’enfant   là tout est joué   les nouvelles cartes données ne signifient plus qu’à moitié   l’émerveillement fait place à la patience de l’éducation

alors ma famille paradoxale me repose   elle est fraîche et verte et je suis un nouveau né   je me sens libre à nouveau de poser des actes   qui feront sens par eux mêmes et non par leurs résonances   ça me donne moins envie de manger des pissenlits   bref j’aime bien les dîners de famille paradoxale   avec la copine de ta mère qui raconte leur amie qui écrit un livre   pour raconter ses amours avec un châtelain de septante piges   il ne vient que le dimanche soir    le soir où ses fils lui rendent visite   et chaque dimanche elle doit les dissuader de rester dormir à la maison et les chasser avant que le prince n’arrive   bien sûr elle reçoit sa femme par ailleurs

l’amie de ta mère raconte ça pendant les moules marinières et les mains dégoulinantes   ça fait un peu orgie de bonne famille   l’odeur de cidre et le persil sur les doigts on nous conte les débauches secrètes d’un châtelain et d’une lady chatterley moderne   c’est encore un samedi que j’aime   et j’aime beaucoup aimer les samedis